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Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan joue avec les traces numériques

Qui est Romane Monnier ?

Thomas se réveille. Il a passé la soirée de la veille au bar avec son meilleur ami Nathan. Ils ont bu, certes, mais de là à perdre son téléphone ça l’étonne. Pourtant, il a bien un téléphone qui l’attend dans sa veste et qu’il allume machinalement. Sauf que ça ne fonctionne pas. Il est bien obligé de constater qu’il n’est pas en possession de son téléphone ce matin mais d’un autre qui lui ressemble beaucoup.

Décontenancé, il attend, fébrile, un appel dans l’espoir de rendre ce téléphone et de récupérer le sien. L’appel enfin ! Un bref échange et la possibilité retrouver son bien le rassurent. Mais pourquoi cette femme tient-elle à ce qu’il garde les deux ? Elle va même jusqu’à lui indiquer son code d’accès. 

Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan
Que faire du téléphone d’une autre ? Pourquoi laisser à un inconnu un objet aussi intime et essentiel pour la vie quotidienne. 

Téléphoner à sa mère, envoyer un message à son amoureux, faire un virement bancaire, lire le journal, consulter les réseaux sociaux, se déplacer dans un lieu inconnu, écouter son artiste préféré sur Deezer, envoyer un mail, prendre des photos, acheter un meuble, réagir à une conversation de groupe avec des amis d’enfance, consulter le programme du cinéma du quartier, chatter sur des applications de rencontre. C’est tout ?

Bien sûr que non. Vendre des vêtements dont on ne veut plus, envoyer un vocal à sa collègue, chercher une recette de risotto, confier ses problèmes relationnels à ChatGPT, écouter la radio, valider son titre de transport, noter ce qu’on ne veut pas oublier, réserver des vacances, consulter la météo du jour, enregistrer un son à l’aide de son dictaphone… la liste des possibilités offertes par nos téléphones est vertigineuse. Elle explique en partie pourquoi nous le gardons près de nous en permanence. 

Faire entrer le téléphone en littérature

Delphine de Vigan s’est attelée à une tâche ardue. Comment faire entrer le téléphone, objet choyé pour ses capacités multiples aussi bien qu’honni pour le temps (perdu ?) que chacun y passe, dans la littérature ? Lors de sa venue à la librairie Coiffard vendredi 6 mars l’assistance nombreuse a pu découvrir les « trucs » de l’autrice. Alors que le potentiel romanesque d’un téléphone pris pour un autre lui était apparu lorsque son fils était rentré de soirée avec un autre téléphone beaucoup moins neuf et sans s’être rendu compte de l’échange, elle a repris l’événement en y intégrant un lien entre les deux personnages grâce à l’écho qu’offrent leurs histoires respectives.

Au coeur de son roman : la question des traces numériques et de la disparition volontaire. Pourquoi des gens font-ils le choix de disparaître ? Comment s’organisent-ils ? Que font leurs proches face à l’absence ? Pour se documenter, Delphine de Vigan a avoué ce qu’elle ne dit pas sur France Culture, c’est-à-dire le fait qu’elle a visionné des témoignages dans l’émission Ca commence aujourd’hui afin de comprendre les mécanismes à l’oeuvre dans les disparitions volontaires. Le Réel a en effet beaucoup d’imagination.

Que deviennent nos traces numériques quand nous disparaissons ? Que vont conserver les proches ? Quelles formes donner à ces fichiers ? Qu’est-ce que les traces de la vie de Romane font à Thomas ? 

Nathan, récipiendaire de cet objet, est terrorisé à l’idée que Romane Monnier se suicide après avoir laissé son téléphone à un inconnu. Internet ne lui donne aucune information en ce sens ce qui le rassure régulièrement. Muni du code d’accès du téléphone, il entre dans la vie de cette femme jusqu’à délaisser un peu son propre téléphone. 

Dans la vie de Thomas tout le monde disparaît. Sa mère, son père, son ex qui fut aussi la mère de sa fille, même s’il n’a pas connu la mère et la fille en même temps. Alors la disparition de Romane Monnier le plonge dans ses souvenirs comme s’il n’avait pas été choisi au hasard pour être le gardien de l’objet précieux. Delphine de Vigan fait naviguer le lecteur entre ces deux vies auxquelles on s’attache immédiatement. 

C’est un roman qui se lit en écoutant Clara Ysé, et partculièrement « Le monde s’est dédoublé », comme le faisait Romane, ainsi que le découvre Thomas dans le récapitulatif de l’application.

Ce que découvre en premier Thomas c’est le chagrin d’amour de Romane. Cette histoire terriblement contemporaine avec Loïk ressemble aux récits entendus dans le cabinet du psychologue. C’est Brandt Rhapsody entre Benjamin Biolay et Jeanne Cherhal en version express. Tant que ça colle de manière fusionnelle et sans explication, alors tout roule. Si elle s’éloigne (ici pour quelques jours de vacances), doute ou questionne alors il fuit, s’éteint, déprime et disparaît. Le tout en un temps record. Ce chagrin d’amour est un feu de paille mais il laisse Romane assommée. Elle n’a rien compris, doit finalement faire avec l’absence et le souvenir d’une histoire intense qui pourtant en est à peine une. 

Thomas navigue dans le téléphone de Romane, même si c’est intime et qu’il doit faire le tri entre l’anecdotique et le sérieux. Il se retrouve dans la même situation qu’elle qui cherche à trouver par le moyen de sa psychothérapie à peine entamée la source unique de son mal. Elle veut connaître la vérité mais s’y perd. Il faut dire qu’elle n’est pas aidée par ses parents.

Thomas cherche à son tour la vérité sur Romane, la raison de son acte. Se faisant il chemine dans sa propre histoire, celle d’un homme sans nouvelle de la mère de sa fille depuis plus de 20 ans. Cela l’incite aussi à lever un peu plus le voile sur les circonstances de l’arrivée de sa fille dans sa vie. A moins lui masquer ses zones d’ombre. 

Je suis Romane Monnier
Delphine de Vigan
Caroline Bernard – 6 rue Guépin – Nantes

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