Clément – Romain Lemire : l’inceste et après ?

Clément raconte sa vie de petit garçon. Il a deux frères et une sœur, des parents aimants et une vie dans la bourgeoisie catholique et culturelle parisienne, entouré de ses grands-parents, oncles, tantes et cousins. Dernier de sa fratrie, il naît dans une atmosphère incestueuse sans le savoir. 

Couverture du livre Clément de Romain Lemire éditions Le Cherche midi
Clément – Romain Lemire – Le Cherche midi

Famille parfaite versus crimes parfaits

Romain Lemire, artiste des mots, livre ici le récit d’une famille affichant sa cohésion alors même que le père détruit chacun de ses fils en les violant. Les trois garçons vivent l’expérience dans la solitude imposée par le père, même s’ils sont parfois victimes pendant la même période, même si l’avant-dernier saisit une scène équivoque entre le père et le dernier, que le dernier le voit, que l’avant-dernier voit qu’il le voit, que le père sait qu’ils se sont vus. Personne ne se parle.

Ce n’est que bien plus tard qu’ils ont découvert les crimes de leur père envers leurs frères mais aussi à l’encontre de leurs cousins et des élèves de ce professeur de français qui changeait de poste régulièrement. L’Education nationale savait donc aussi. 

Clément raconte sa vie depuis sa naissance et nous fait plonger dans la même sidération que lui quand son père fait intrusion dans son lit dès ses 7 ans. Le récit accompagne la vie de l’adolescent jusqu’à l’explosion en plusieurs étapes de la famille. Le frère aîné, une fois majeur parle à la mère, le père se suicide. Les autres – tous les autres – doivent faire avec. Avec un mari, un père, un oncle, un prof absent. Détesté et adulé. Comment faire avec sa disparition brutale, lui qui ne laisse qu’une lettre qui enferme bien plus qu’elle ne libère ses proches.

Et après ?

Romain Lemire poursuit son roman en racontant la vie de Clément et de sa famille pendant plusieurs décennies, changeant la forme du récit pour chaque période, comme pour traduire l’évolution de ses personnages. Le fil conducteur : la capacité de Clément à rater sa vie amoureuse, se saborder dès qu’il peut. Il multiplie les expériences sexuelles et sentimentales, s’engage et sabote aussi vite la relation. Dans l’ouverture du secret de l’inceste dans la famille, c’est la temporalité de l’adulte qui a primé. Le plus jeune doit faire avec son enfance détruite par l’inceste et son adolescence détruite par le suicide de son père et les injonctions paradoxales de sa mère.

Sœur victime 

C’est au fil des années que la situation de la seule fille de la fratrie s’aggrave. Personnalité intense dans sa vingtaine, elle glisse progressivement. Elle n’a pas subi les viols du père mais elle a vécu dans cette famille, a reçu le secret de son grand frère avant qu’il n’éclate au grand jour. Progressivement, elle développe une bipolarité et meurt dans sa quarantaine d’un cancer. 

Mère silencieuse 

Et la mère dans tout ça ? Évidemment elle n’a rien vu. Pourtant ses enfants ont été violés sous son toit sur une durée de plus de 10 ans. Elle n’a donc vu aucun changement chez son ainé avant et après. Ni sur son deuxième fils. Ni sur son troisième fils. Elle n’a pas compris que sa fille savait au bout d’un moment mais n’avait aucune possibilité de se confier à sa mère.

Le roman attaque et protège la figure maternelle. Sa mère a cru ses enfants lors des révélations. Mais elle est restée longtemps fidèle au vœu de silence exigé par le père avant son suicide et en a fait son mode opératoire pendant plusieurs décennies. Mais elle ne s’est pas arrêtée là : son positionnement vis-à-vis du plus jeune de ses enfants est pour le moins ambigu. En faire le porteur de la mémoire familiale pour mieux se décharger de ce qui lui incombait de regarder ?

Clément est donc un roman tordu comme tout ce qui est imprégné d’inceste. Atroce souvent mais lumineux aussi. 

Chroniques à découvrir