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Betsy l’a dit : son vrai nom est Elisabeth – Adèle Yon

Schizophrène. Voilà le diagnostic. Adèle Yon en écrit un livre magistral, Mon vrai nom est Elisabeth (Editions du Sous-Sol).
Couverture du livre d'Adèle Yon, "Mon vrai nom est Elisabeth", aux Editions du sous-sol.
Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth, Editions du sous-sol.

Adèle Yon l’a entendu toute sa vie au sujet de son arrière-grand-mère.

Ses grands-parents l’ont sermonnée quand ils ont su qu’elle avait consommé du cannabis. Non pas que c’était illégal mais parce qu’elle devait faire attention à la fragilité psychique inhérente aux membres de la famille. Les femmes en particulier dans cette famille « sont fragiles ». D’ailleurs, vers 25 ans, depuis 3 générations dans cette famille nombreuse, elles posent toutes des questions au sujet de cette femme. Mais elle se questionnent aussi : « Suis-je folle ? ».

L’autrice, plutôt que de se laisser assommer par cette menace, mène l’enquête. Elle interroge les membres de sa famille sur 4 générations. Il reste des trous à l’issue de cette enquête familiale, comme un écho à ceux qui ont été percés dans le crâne de son aïeule. Il lui faut donc chercher dans les archives des hôpitaux psychiatriques et dans les publications médicales de l’époque. 

Son récit mêle donc d’un côté des entretiens familiaux et lettres échangées par ses arrières-grands-parents retranscrits dans une typographie de machine à écrire et de l’autre le résultat de ses recherches et questionnements. Le portait d’Elisabeth, dite Betsy, s’affine au fil des pages en même temps que celui d’une famille bourgeoise, d’un mari autoritaire (je vous laisse avec cet euphémisme mais vous conseille de lire le livre afin d’affiner votre point de vue), et d’une époque maltraitante pour les femmes dans les discours comme dans les actes que les médecins leur faisaient subir. 

Une intuition après quelques dizaines de pages lues suivie d’une insomnie m’ont convaincue de lire le livre en entier pour vérifier cette intuition mais aussi car son enquête se révèle passionnante. Que faisait-on des femmes qui ne rentraient pas dans les cases ? Celles qui ne voulaient pas de l’univers étriqué que leurs famille et mari leur réservaient ? Comment une femme éprise de liberté se retrouve à faire 6 enfants en 7 ans et à n’en élever aucun ? Quel horizon de « soin » quand une femme est internée sans son consentement et reste à l’asile pendant 17 ans ? Pourquoi la faire sortir subitement et que lui proposer alors ? 

Autant de questions brûlantes, douloureuses et que personne dans la famille n’avait posées avec tant d’opiniâtreté qu’Adelèle Yon, certainement car les réponses donnent à voir ce que l’alliance du patriarcat et du pouvoir médical fait de pire. Elle ose, s’y confronte, y revient, erre, mêle ses recherches et son écriture à sa vie car elle ne peut pas faire autrement.

Ainsi, elle offre en miroirs à de nombreuses femmes les questionnements qui affleurent en séance. La grande-tante, l’arrière-grand-mère, la cousine lointaine… dont on disait qu’elle était bizarre, qu’on laissait seule dans la chambre alors que toute la famille était réunie, dont on ne savait trop dire pourquoi elle avait été hospitalisée, si elle était morte d’un accident ou d’un suicide, pourquoi elle s’était enfermée dans le mutisme, depuis combien de temps elle criait la nuit. Autant de questions que les familles occultent et qui surgissent dans les psychothérapies de femmes qui traquent ce qui se dit et ne se dit pas pour mieux comprendre leurs maux, leurs difficultés à parler, à nouer une relation.

Qu’en est-il des hommes en séance ? Ils font d’abord le constat très fréquent qu’on ne leur a pas appris à s’interroger, à parler d’eux, à nuancer leur vision. La psychothérapie est donc d’abord un lieu où ils peuvent récupérer, apprendre à se dire. Vient ensuite l’ouverture aux autres.

Elisabeth
Caroline Bernard – 6 rue Guépin – Nantes

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