Féminicide : « La nuit au cœur » de Natacha Appanah, un livre essentiel
De l’emprise au féminicide : le continuum des violences conjugales raconté par Natacha Appanah

Quelle douleur de lire ce livre. La nuit au cœur de Natacha Appanah croise les vies de trois femmes. Elles se trouvent liées dans ce texte par la violence qu’elles ont subie. L’autrice dans ses jeunes années, sa cousine Emma vivant sur l’île Maurice et Chahinez Daoud près de Bordeaux ont vécu l’emprise d’un homme. Emma et Chahinez en sont mortes, tuées par l’homme qui disait les aimer. A quoi Natacha Appanah doit-elle la vie ? Au hasard d’avoir rencontré un homme violent mais qui n’est pas allé jusque-là ?
L’autrice fait le récit du contrôle coercitif exercé par ces hommes sur ces femmes. Les mots abîment, les injonctions enferment, et peu à peu ces femmes se trouvent dans un état de vigilance constante, de terreur permanente. Isolées, elles se sont quittées par la même occasion, ne se reconnaissent plus, ne savent plus penser.
(Donner à) voir l’écriture
Une impression étrange au début du livre se dégage immédiatement : l’écriture se voit. Que se passe-t-il ? Que fait l’autrice pour donner l’impression que chaque phrase écrite lui coûte ? Sensation étrange de lire parce qu’elle nous dit de lire cette ligne et encore cette autre. Puis vient le moment où Natacha Appanah s’ouvre à ses lecteurs.
Elle explique ce qu’elle fait, le coût psychique du récit de ces trois histoires, dont l’un nécessite qu’elle parle d’elle il y a plusieurs décennies, qu’elle se fasse exister à une période où elle s’était effacée. Quand la violence d’un homme avec qui elle vivait était en train de la faire disparaître. Douleur de la remémoration qu’elle parvient de manière saisissante à transmettre à ses lecteurs.
Ensuite c’est comme un verrou qui a sauté. Le dispositif change et l’écriture s’efface au profit du récit de ces vies qui luttent pour exister. L’autrice donne de la chair à ces existences, sort des formules entendues et lues quand un féminicide fait la Une de l’actualité, ne réduit pas ces femmes à leur mort et donc à leur bourreau.
A la fin du livre, l’immense douleur de ce qu’elle veut écrire d’elle et de ce qu’elle a subi la met devant la nécessité de reprendre ce dispositif. Cette fois-ci le lecteur est prévenu, il sent le procédé arriver avant même qu’elle l’écrive. Alors elle s’autorise à n’écrire que ce qu’elle peut, c’est-à-dire à ne pas euphémiser la violence subie mais aussi se protéger de la reviviscence. Cet événement ne se raconte pas. Il n’est pas de l’ordre du récit.
L’analyse relève-t-elle toujours du récit de soi ?
La question de la mise en récit est primordiale dans un parcours thérapeutique. Se raconter ouvre une perspective de compréhension de soi dans l’analyse. Justement parce qu’il ne s’agit pas de discuter avec quelqu’un mais bien de se raconter donc de s’entendre dire. Cependant, certains événements ne peuvent faire l’objet d’un récit.
Une analysante il y a peu de temps faisait le constat que sa vie de jeune adulte au contact de M., de 15 ans son aîné, ne relevait pas du récit. Impossible à raconter, pas de linéarité, des bribes. L’analyse ne se réduit donc pas au récit de soi, elle est aussi le lieu où peuvent surgir des bouts de soi pas complètement interprétables et seulement partiellement symbolisés.

