| |

« Faire la peau » de Louise Chennevière : mère et fille, un ravage

« Faire la peau » : Louise Chennevière a donc entrepris de rompre avec sa mère, de mettre par écrit ce qu’elle fut comme mère et d’expliquer pourquoi elle ne pouvait plus continuer à la côtoyer. 

« J’ai longtemps attendu ton amour. Aujourd’hui, je ne veux plus m’y épuiser. Je sais qu’il ne viendra pas, et aucun des signes dont tu pourrais parer cette absence ne saura plus me tromper. Je sais qu’on croit que cet amour est donné, qu’à l’instant même où la vulve se déchire pour faire sortir ce magma brûlant de vie, l’amour soudainement apparaît, et qu’il ne nous quittera plus jamais. Que c’est un amour pur auquel rien ne peut se comparer. Je dis que c’est cet amour, cet amour-là qui nous met dedans. » (p. 99)

Faire la peau
Louise Chennevière
P.O.L.
Faire la peau – Louise Chennevière – P.O.L.

Faire la peau ou rompre avec sa mère  

Elle a déjà tenté plusieurs fois. Mais il y a toujours une (bonne ?) raison pour revenir. Elle a donc voulu y croire à de nombreuses reprises. À chaque fois, la douche froide l’attendait. Point de miracle dans cette relation, simplement sa mère qui l’accuse de tous les maux et la déconsidère. Tout ce que fait Louise est critiqué en privé. En public, la mère affiche le talent de sa fille pour se mettre au centre de l’attention. 

C’est bien là un des points cruciaux de l’incompréhension de l’autrice – et de nombreuses autres filles de – à savoir la différence entre le discours de la mère sur la relation extraordinaire qu’elle a avec sa fille, sur la merveille de soutien et d’entente qu’elles entretiennent ; et les actes qui montrent une mère profondément immature refusant toute tentative d’émancipation, d’autonomie ou encore de demande d’explication de la part de sa fille.

Quelle mère pour sa fille ?

A-t-elle voulu être mère ? Son comportement n’en donne pas l’impression. Le père de Louise lui assure pourtant qu’elle était ardemment désirée. Mais désirée pour quoi ? Être mère parce que c’est bien vu (à condition de ne pas faire trop d’enfants) ? Être mère pour satisfaire son narcissisme ? Être mère pour pouvoir exercer ses pleins pouvoirs sur une toute petite totalement dépendante ? Être mère pour maintenir l’homme à ses côtés parce qu’il est père ?

Le livre de Louise Chennevière ne donne pas la réponse car, en tant que fille, elle a cherché la réponse, a tenté de discuter avec sa mère mais jamais celle-ci ne put articuler ce qui lui était insupportable dans l’expérience de la maternité. Elle a donc cherché, notamment du côté des grands-parents maternels. Elle a aussi tenté – tardivement car elle savait sans savoir – de regarder en face ce que la dépendance de sa mère à la cocaïne traduisait et ce qu’elle empêchait dans la maternité. 

Entre mère et fille, un ravage

Marie-Magdeleine Lessana, psychanalyste, s’était déjà attelée en 2000 (éditions Pauvert) aux relations mère-fille. Ravage. Le mot était limpide.

Marie-Mageleine – Entre mère et fille : un ravage – Pauvert

Madame de Sévigné, Marlène Dietrich, Camille Claudel, Lol V. Stein, Marguerite Anzieu, Christine Papin. Etre mère c’est l’être quant leurs filles sont toutes petites mais ça se poursuit quand elles sont adultes. Et c’est là que ça se corse. Comment autoriser celle qui lui ressemble tant à accéder à la liberté de femme ? Pourquoi ne pas lui faire payer puisqu’elle-même a dû payer ? Dans une société profondément patriarcale, il faut beaucoup se décentrer pour mettre à distance le carcan imposé aux femmes et ne pas en vouloir à sa propre fille de montrer qu’une autre voie est possible alors qu’elle lui ressemble tant.

Pourquoi la fille aurait-elle la vie sauve alors que la mère a bataillé toute sa vie pourrait dire la mère ? Pourquoi la mère refuse de sortir de l’engrenage mortifère dans lequel elle a baigné pourrait demander la fille ? L’amour de la mère pour la fille n’est-il donc pas suffisant pour lui offrir une place au soleil ? Pourquoi les fils ne se confrontent-ils généralement par à la même posture de leur mère?

Désir de maternité malgré tout

Au moment où elle écrit ce livre (ou alors est-ce l’écriture du livre qui l’y amène), Louise Chennevière sent le désir de maternité s’inscrire en elle. Il s’agit là d’un processus à l’oeuvre aussi dérangeant que rassurant pour elle. Que faire de ce désir ? Comment envisager une maternité débarrassée (est-ce possible ?) de toute perversité ?

L’écriture – que l’autrice donne à voir à travers quelques rares mais longues notes de bas de page – est donc le lieu de sa réflexion autant que de la mise au jour de son désir comme d’autres feraient de leur thérapie un espace pour penser leur désir de maternité. Il n’est en effet pas rare qu’au cours des séances disséquant la relation à leur mère, ces filles énoncent leur désir de devenir mère ou de ne pas l’être.

Faire la peau - Louise Chennevière
Caroline Bernard – 6 rue Guépin – Nantes

Chroniques à découvrir