Affect. Soi et les autres.
Ce qui affecte.
Pierre-Henri Castel, philosophe et psychanalyste, s’intéresse dans cet extrait à ce qui nous affecte, à l’effet de ce que l’autre dit de nous sur notre perception. Au coeur de ces allers-retours entre soi et les autres : l’Inconscient. S’angoisser pour l’autre n’est possible (souhaitable ?) que parce qu’il y a de l’inconscient de part et d’autre. La résonance vient permettre à chacun de se comprendre, ou au moins de tenter de se comprendre. Les paroles comme les émotions viennent attraper l’autre et le sollicitent dans son humanité. Etre ensemble, faire humanité, c’est donc accepter d’être touché par l’autre, de se transformer à son contact.
C’est bien pour ça qu’il est si risqué d’aimer. Aimer l’autre c’est se montrer vulnérable aux paroles et aux émotions d’un étranger en qui on accepte (parfois difficilement) de voir sa propre humanité. Que vais-je lui faire ? Que va-t-il me faire ? Si je lui fais ça, comment va-t-il réagir ? Questions sans fin, angoissantes pour tout le monde, mais parfois paralysantes pour certaines personnes. Agir face à l’autre c’est donc s’ouvrir à sa propre intériorité, ne pas considérer son inconscient comme un ennemi mais une condition de la rencontre.

Le cas Paramord. Extrait.
« Assomption essentielle de cette hypothèse : l’affect n’est pas un état mental privé, ni l’agitation intime et inscrutable d’un corps, mais il est ce qui affecte autrui, ce dont autrui s’affecte ensuite, et ce dont enfin autrui affecte en retour ce lui qui l’a d’abord affecté. Il en ressort que c’est bien plus souvent autrui qui sait et même qui sent mieux que nous de quoi nous sommes réellement affectés (si nous sommes en colère ou bien en train de jouir d’avoir eu raison, si nous sommes excités par la joie du triomphe ou juste en train de nous soulager fugitivement d’une angoisse qui n’a pas dit son nom, etc.).
J’ai dit dans La fin des coupables en quel sens nos actes de parole, dans leur inéliminable dimension perlocutoire, ou rhétorique, se mettaient en quête d’un interlocuteur essentiellement affecté. Chercher ce répondant passionnel chez autrui a lieu dans et par le langage, mais ce n’est pas un pur fait de langage. Car, du côté de l’affect, quelque chose prépare déjà ce qu’on retrouvera dans la dimension perlocutoire des actes de parole. En effet, nous ne pouvons pas nous émouvoir, ni identifier nos propres affects sans « faire appel » à autrui, et sans la résonance de son retour d’émotion.
Dans l’affect lui-même, il y a donc déjà en germe une sorte d’acte de parole inchoatif : nos émotions, pour ainsi dire, sollicitent les émotions d’autrui et elles peuvent, en ce sens précis, être heureuses ou malheureuses, y arriver ou pas, selon les circonstances – comme des actes de parole. En cas de malheur, l’angoisse surgit – angoisse qui est toujours de ressentir seul l’angoisse, c’est-à-dire que l’Autre manque à l’appel. C’est vrai, y compris quand l’angoisse est contagieuse.
Au cas où la chose n’aurait pas été assez claire dans les pages qui précèdent, je la formule donc ainsi : s’angoisser pour autrui (et pas juste d’autrui) est, me semble-t-il, la condition de fond de l’être-ensemble primaire. Mais c’est justement aussi par là qu’on reconnaît (i.e. qu’on s’avoue et qu’on éprouve) qu’autrui ne s’entend pas dire ce qu’il dit et qu’il ne se voit pas faire ce qu’il fait – bref, qu’il a un inconscient. Si autrui n’en avait pas un, pour résumer, on ne pourrait pas sérieusement s’angoisser pour lui. »
Pierre-Henri Castel, La fin des coupables. Obsessions et contrainte intérieure de la psychanalyse aux neurosciences, Suivi de Le cas Paramord, 2012,p. 524-525.

