L’empreinte et l’absence, Michel de Certeau et Joan Miró
Michel de Certeau
« En fait, d’avoir visité les bords de sa terre, d’avoir été comme Robinson « bouleversé » par les traces de l’absence marquées sur ces rivages d’une société, l’historien revient altéré, mais non pas silencieux. Le récit se met à parler entre contemporains. Il me semble qu’il peut parler du sens rendu possible par l’absence, lorsqu’il n’y a plus d’autre lieu que le discours. Il dit alors quelque chose qui a rapport avec toute communication, mais il le raconte en forme de légende – à bon entendeur, salut -, dans un discours qu’organise une présence manquante et qui garde du rêve ou du lapsus la possibilité d’être la marque d’une altérité altérante.
De la sorte, l’écriture met en scène le « vestige » d’un pied nu sur le sable. Ou plutôt elle s’y réfère comme à son autre. Dans sa sculpture Personnage, Miró combinait le graphe d’un visage et deux empreintes de pied : d’une part, une écriture signifiante (la silhouette dessinée par le sculpteur) ; d’autre part, l’impression silencieuse (la marque laissée par les pieds). Elles renvoient l’une à l’autre, s’appellent et s’altèrent dans un rapport qui lie la production d’un discours sur l’absent (l’icône) à la muette garantie abandonnée par l’absent (l’empreinte). Cette « manière de mémoire » articule sans les flores les traces de l’autre. »
Michel de Certeau, Histoire et psychanalyse, entre science et fiction, 1986,p. 218.



